LA VOIX N'A PAS DE MÉLANINE : Couleur de peau, identité et stéréotypes dans la musique
- Eugénie Ouerghi

- 29 janv.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 févr.

Table des matières :
I. Un monde métissé
II. Gospel et apparences
III. Quand la voix ne correspond pas à l'image
a) Des styles musicaux… et les images qu’on leur colle
b) Des artistes... et la dissonance qu'ils provoquent
IV. Le clin d’œil de la vie
V. Une histoire culturelle, pas biologique
VI. Voix et identité : la conclusion
I. Un monde métissé
Avant même de parler de musique, il y a une chose qu’il me semble important de dire.
Nous vivons aujourd’hui dans un monde profondément métissé.
Les histoires familiales sont complexes, entremêlées, souvent invisibles à l’œil nu. La couleur de peau ne dit plus grand-chose de l’origine réelle, encore moins de l’histoire intime d’une personne.
Je suis blanche.
Mais j’ai une grand-mère haïtienne.
Je suis donc, et oui, descendante d’esclaves.
À l’inverse, beaucoup de personnes noires aujourd’hui ne sont pas issues de lignées marquées par l’esclavage. Les trajectoires sont multiples, les héritages variés, les histoires infiniment plus complexes que ce que la couleur de peau laisse croire.
C’est pour cela que l’idée selon laquelle certains seraient plus « légitimes » que d’autres pour chanter tel ou tel style me semble, aujourd’hui, profondément réductrice.
À l’heure du métissage, vouloir encore assigner les gens à une musique en fonction de leur apparence n’a aucun sens.
II. Gospel et apparences
À vingt ans, je vivais à Paris et j’étudiais la musique dans une école professionnelle à plein temps.
Comme beaucoup de jeunes chanteuses, je cherchais à chanter en dehors du cadre scolaire.
Un jour, je réponds à une annonce : Cherche chanteuse Gospel.
J’appelle, enthousiaste.
La conversation commence à peine que la personne, à l’autre bout du fil, me demande presque aussitôt : Ah, par contre, tu es bien noire ?
Je marque un temps d’arrêt, puis je réponds : Non, je suis blanche.
Et immédiatement : Ah… désolée, mais on cherche une chanteuse noire.
La conversation s’arrête là.
Je n’ai pas chanté une note au téléphone.
On ne m’a pas proposé de rencontrer le groupe ou de voir si ma voix pouvait convenir.
Rien.
La couleur de peau passait avant la voix.
Ce jour-là, j’ai ressenti de la colère.
De l'injustice.
Et une immense incompréhension.
III. Quand la voix ne correspond pas à l’image
Avec le temps, j’ai compris que ce malaise venait d’un mécanisme profondément humain.
Notre cerveau aime classer. Il associe, simplifie, crée des raccourcis.
Et la musique n’échappe pas à ce réflexe.
Nous avons appris, culturellement, à associer certains styles musicaux à certaines origines. Certaines histoires à certaines apparences.
Ces associations ont une logique, un contexte, une mémoire.
Elles ne sont pas absurdes. Mais le problème commence lorsqu’elles cessent d’être des repères culturels pour devenir des attentes rigides.
À partir de là, nous n’écoutons plus vraiment.
Nous comparons ce que nous entendons à ce que nous pensions devoir entendre.
a) Des styles musicaux… et les images qu’on leur colle
Par exemple :

Le gospel est souvent associé à une spiritualité noire profondément enracinée dans l’histoire afro-américaine.
→ Pourtant, il existe de rares exceptions, comme Ashling Cole, chanteuse blanche de gospel dont la ferveur et l’engagement spirituel s’inscrivent pleinement dans cette tradition (même si elle reste largement méconnue du grand public).
Le blues est associé à l’expression noire de la douleur, de la perte, de la résilience, du vécu.
→ Pourtant, un artiste blanc, Joe Cocker, s’y est illustré au point d’en devenir une référence majeure avec sa voix éraillée, rugueuse, profondément habitée.
La soul est spontanément reliée à une voix noire, chargée d’émotion et d’héritage.
→ Pourtant, Amy Winehouse a été immédiatement identifiée à cet univers, tant son phrasé, son grain et son ancrage y appartenaient.

Le rap est intimement lié à une culture noire urbaine, née de contextes sociaux très précis.
→ Pourtant, Eminem a su s’y imposer, justement parce qu’il en respectait profondément les codes, l’histoire et la réalité.
Le R&B est majoritairement porté par des artistes noirs ou métis.
→ Pourtant, Justin Timberlake a trouvé sa place dans cet univers, sans jamais faire comme si cet héritage n’existait pas.

Le rock, enfin, est souvent perçu comme un territoire blanc.
→ Pourtant, Jimi Hendrix ou Lenny Kravitz en ont incarné la puissance au plus haut niveau.
La country, est perçue comme une musique blanche, rurale, profondément ancrée dans l’imaginaire américain.
→ Pourtant, un artiste comme Darius Rucker s’y est imposé avec une légitimité indiscutable.

Le metal est associé à une musique blanche, agressive, et presque exclusivement masculine.
→ Pourtant, Skunk Anansie est venu dynamiter cette image.
Avec Skin, son incroyable chanteuse noire, le metal prend une tout autre dimension.
Tout, chez elle, semble contredire les codes attendus. Jusqu'à être une femme chauve... Sa voix traverse les genres : rock, metal, punk, alternatif… elle refuse les étiquettes.
Et c’est précisément pour cela que Skin marque autant : parce qu’elle rappelle que la musique n’a pas besoin de correspondre à une image pour être légitime.
Parce qu’elle incarne, à elle seule, le refus d’être rangée dans une case.
b) Des artistes... et la dissonance qu'ils provoquent
Et ensuite, il y a ces artistes dont l’existence même déclenche ce petit vertige :
non pas parce qu’ils trichent avec un style, mais parce que leur voix fait exploser le scénario que notre cerveau avait écrit.

Joss Stone, par exemple.
À l’écoute de ses premiers albums, beaucoup imaginent une chanteuse noire.
Puis l’image apparaît :
une jeune femme blanche, blonde.
Le choc n’est pas musical. Il est mental.
Même chose avec Anastacia, dont la voix rauque, puissante, presque brûlée, semble venir d’un corps que l’on n’attend pas.

Même chose avec Jamiroquai : lorsqu’un producteur entend sa démo, il est persuadé d’écouter une femme noire. Lorsqu’il découvre un homme blanc, mince, excentrique, il n’y croit pas.
Et puis il y a Eminem - encore lui - souvent présenté comme « le seul rappeur blanc crédible ». Cette phrase en dit long : comme si le talent devait être validé par une couleur de peau, comme si certains styles restaient des territoires réservés.

Et dans une autre veine, il y a Janis Joplin.
Sa voix, brute, brûlante, déchirée, habitée, viscérale, s’inscrivait dans la tradition du blues et des grandes chanteuses afro-américaines. Elle habitait une musique, une intensité, un langage émotionnel.
Ce décalage entre ce que l’on entend et ce que l’on s’attend à voir provoque une dissonance : notre cerveau cherche à faire coïncider la voix et l’image... et n’y parvient pas.
IV. Le clin d’œil de la vie
Des années plus tard, lorsque j’ai chanté à The Voice, Jenifer a commenté ma prestation :
« Ce que j’ai aimé, c’est toutes ces redescendes qui étaient, limite, black américaines. »
En repensant à cet homme au bout du fil, qui n’avait pas voulu m’écouter parce que je n’étais pas noire, je me dis que sans le savoir, Jenifer venait de mettre des mots sur exactement ce qu’on m’avait refusé d’exprimer à l’époque.
Comme si la vie avait, doucement, remis les choses à leur place.
V. Une histoire culturelle, pas biologique
Les musiques dites « noires » portent une histoire lourde, complexe, parfois douloureuse. Elles sont nées dans des contextes de domination, de résistance, de transmission orale.
Mais cette histoire n’est pas inscrite dans les gènes.
Elle est culturelle.
Elle se transmet par l’écoute, l’imprégnation, le vécu.
Dire qu’un artiste blanc chante de la soul peut être perçu comme un hommage.
Dire qu’un artiste noir « chante comme un blanc » peut, à l’inverse, être vécu comme une dépossession.
Ce déséquilibre existe.
Mais il ne vient pas de la musique.
Il vient de l’histoire que nous projetons sur elle.
VI. Voix et identité : la conclusion
Certes, notre peau contient de la mélanine.
À des degrés différents, selon chacun.
Mais notre voix, elle, n’en a pas.
Elle n’a ni pigment, ni étiquette, ni frontière.
Elle n’a que le souffle, l’âme, l’émotion, l’intention,
et une histoire qui lui est propre...
celle qu’elle choisit de transmettre.
Parce qu’au fond,
une voix ne se regarde pas.
Elle s’écoute.




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