Séparation et narcissisme : colère, accusations, victimisation ; les mécanismes psychiques d’un retournement narcissique
- Eugénie Ouerghi

- il y a 1 jour
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Table des matières :
I. Séparation et narcissisme : un retournement déroutant
II. Pourquoi ce comportement aberrant ne l’est pas dans la logique narcissique
L’ego fragile derrière l’ego grandiose
Le “contrôle” comme régulation émotionnelle
La dissociation : “je sais” sans intégrer
La réécriture du récit : “je suis la victime”
Les accusations absurdes : projection et diversion
La rage narcissique : quand l’image est menacée
Quand l’agressivité se retourne : la menace suicidaire
III. Conclusion
I. Séparation et narcissisme : un retournement déroutant
Il arrive qu’une relation se délite de façon étrange.
Un mari devient distant.
Son épouse ne comprend pas.
Elle tente de lui faire entendre que cette dynamique faite d’abandons et de retours incessants ne lui convient plus.
L’époux n’entend pas la demande et disparaît davantage.
L’épouse tente une dernière fois.
Elle explique, demande un geste, un minimum de présence, une discussion.
Rien.
Elle annonce alors clairement qu’en l’absence de changement, elle engagera une démarche officielle.
Cette annonce est accueillie d’abord par le mépris, puis par la violence verbale.
L’époux disparaît à nouveau, cette fois totalement. Il ne contacte plus. Il ignore même les enfants.
Les semaines passent.
Alors elle fait ce que toute personne finit par faire lorsqu’il n’y a plus de relation, mais seulement de l’attente : elle engage une procédure officielle.
Calmement.
Avec une tristesse lucide.
Parce que la réalité est déjà là.
Et c’est précisément là que survient le retournement : appels, colère, accusations, “mensonge”, “trahison”, dramatisation, parfois même des menaces de disparaître “de ce monde”.
De l’extérieur, cela semble incohérent.
Mais si l’on comprend certains mécanismes narcissiques, le tableau devient soudain… malheureusement logique.
II. Pourquoi ce comportement paraît “aberrant”… et pourquoi il ne l’est pas (dans la logique narcissique)
Dans une psychologie relationnelle saine, la logique est simple :
quand on aime, on protège, on reste ;
si on craint une rupture, on cherche le dialogue, on répare.
Le fonctionnement narcissique n’obéit pas à cette logique-là.
Il obéit à une logique différente : la régulation de l’estime de soi par le contrôle, l’image et la domination du récit.
Ce n’est pas de “l’incohérence”.
C’est un autre système.
La réécriture du récit : “je suis la victime”
1) L’ego fragile derrière l’ego grandiose
Le cœur du narcissisme n’est pas une grande confiance en soi.
C’est souvent l’inverse : une fragilité interne, masquée par une carapace.
Cette fragilité ne supporte pas bien :
la critique,
la frustration,
la honte,
l’impuissance,
la perte de contrôle.
Donc, quand la relation devient un lieu où il pourrait être vu comme “en faute”,
il ne répare pas : il se protège.
Et sa manière de se protéger peut devenir destructrice.
2) Le “contrôle” comme régulation émotionnelle
Beaucoup de comportements narcissiques s’expliquent par une règle simple :
Si je contrôle l’autre, je contrôle ce que je ressens.
Le silence radio, par exemple, n’est pas seulement une absence.
C’est souvent une manœuvre de pouvoir :
mettre l’autre en attente,
créer de l’insécurité,
provoquer un besoin,
réinstaller une asymétrie.
C’est une anesthésie de sa propre angoisse : tant que l’autre attend, il se sent “important”.
3) La dissociation : “je sais” sans intégrer
Voilà un mécanisme très déroutant pour l’épouse :
elle a annoncé le divorce dix fois, elle a expliqué, elle a été claire… et pourtant, quand la lettre officielle arrive, l’autre fait “le surpris”.
Pourquoi ?
Parce que chez certains profils narcissiques, il existe une dissociation fréquente entre :
ce qui est entendu intellectuellement,
et ce qui est intégré émotionnellement.
Tant que la réalité reste “parlée”, elle est négociable.
Tant qu’elle n’est pas confirmée par une autorité extérieure, elle peut rester dans un flou commode.
La lettre, elle, est un miroir dur : elle ne se discute pas. Elle constate.
Donc il ne “découvre” pas. Il se fait rattraper.
4) La réécriture du récit : “je suis la victime”
Quand la réalité devient impossible à nier, deux options existent :
reconnaître sa responsabilité,
ou réécrire l’histoire en se posant en victime.
Le narcissique choisit presque toujours la deuxième option, non par malice consciente, mais par auto-défense psychique.
D’où :
Tu m’as menti
Tu m’as manipulé
Je ne savais pas
Ce discours a une fonction : éviter la culpabilité ou la honte.
Car pour un narcissique, la culpabilité et la honte ne sont pas des émotions supportables. Elles sont vécues comme un effondrement.
5) Les accusations absurdes : projection et diversion
Viennent ensuite des accusations parfois délirantes :
conversations qui n’ont jamais existé,
preuves prétendument vues mais jamais montrées,
tiers soudainement invoqués.
Ces accusations servent à deux choses :
Déplacer le projecteur : Au lieu de parler de l’abandon et du mépris, on parle d’une “preuve WhatsApp”, d’une “trahison”, d’une “tante”, ... tout pour provoquer une réaction.
Projeter : La projection consiste à attribuer à l’autre ce que l’on ne peut ni reconnaître en soi, ni laisser paraître aux yeux des autres : mensonge, manipulation, trahison.
Même si l’accusation est fausse, elle réussit une chose : elle force l’épouse à se défendre, donc à redevenir réactive.
Et la réactivité de l’autre redonne au narcissique un sentiment de pouvoir.
6) La rage narcissique : quand l’image est menacée
Pourquoi la colère explose quand l’épouse écrit, parle, met des mots ?
Parce que, dans la logique narcissique, le danger principal n’est pas le divorce, mais le risque d’être exposé.
Être vu comme :
absent,
violent,
injuste,
incohérent,
manipulateur.
Cette exposition crée une douleur profonde : la honte.
Et la honte se transforme en rage.
C’est ce qu’on appelle la rage narcissique : pas une colère “normale”, mais une réaction de défense face à une menace identitaire.
7) Quand l’agressivité se retourne : la menace suicidaire
Enfin, parfois, l’agressivité qui montait vers l’extérieur se retourne contre lui :
les enfants n’auront plus de père car je ne serai plus de ce monde.
Dans un contexte de menaces répétées, ce discours peut fonctionner comme :
une tentative de provoquer la culpabilité,
un moyen d’éviter la responsabilité,
un levier ultime de contrôle émotionnel.
Ce n’est pas une preuve d’amour.
C’est souvent une preuve de panique et de dépendance au pouvoir relationnel.
III. Conclusion
Ce comportement est déroutant parce que l’épouse le lit avec une logique saine :
amour = lien,
peur de perdre = dialogue,
douleur = rapprochement.
Mais dans une dynamique narcissique, la logique est différente :
image, contrôle, évitement de la culpabilité ou de la honte, domination du récit.
Ce n’est pas l’amour qui guide les actes.
C’est la régulation d’un moi fragile.
Et quand l’épouse comprend cela, quelque chose se remet en place : elle cesse de chercher de la cohérence là où le but n’a jamais été la relation, mais le pouvoir sur la relation.
Mettre des mots sur ces mécanismes, ce n’est pas accuser une personne.
C’est sortir du brouillard.
Retrouver sa réalité.
Et parfois, c'est le début d’une paix intérieure que l’on croyait impossible.





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