L'absence de fermeté parentale et le risque d'un narcissisme futur
- Eugénie Ouerghi

- il y a 3 jours
- 4 min de lecture

Il existe des mères profondément aimantes.
Des mères attentives, présentes, dévouées.
Et pourtant, chez certaines d’entre elles, poser un cadre clair semble presque impossible.
Non par manque d’amour.
Mais par peur.
Peur de blesser.
Peur de frustrer.
Peur d’être perçue comme “méchante”.
Peur, surtout, de perdre l’amour de leur enfant.
Le caillou
Un soir, je suis allée au parc, sur la plage, avec une amie.
Nos deux fils jouaient à côté de nous : le sien a quatre ans, le mien en a trois.
Déjà lors d’une précédente sortie, son fils m’avait jeté du sable à répétition. J’avais été agacée, mais j’avais attendu que sa mère intervienne. Elle ne l’avait pas fait. J’avais trouvé cela étrange, mais je n’avais rien dit : ce n’était pas mon enfant.
Ce soir-là, le jeu a dégénéré.
Son fils a commencé à jeter des cailloux. Il riait.
J’ai esquivé les premiers. Puis d’autres. Mon propre fils a commencé à l’imiter.
J’ai alors élevé la voix. Fort. Pour stopper immédiatement la situation.
Mais cela l’a fait rire encore plus. Les cailloux sont devenus plus gros.
J’ai dit à mon amie :
« Tu dois gronder ton fils. C’est grave. Il pourrait blesser quelqu’un très sérieusement. »
Elle s’est approchée de lui et a dit, d’une voix douce :
« Mon chéri, ne fais pas ça. »

Quelques secondes plus tard, il a ramassé un gros caillou plat, d’environ vingt centimètres de diamètre, et l’a lancé en riant dans ma direction.
Sa mère s’est interposée instinctivement.
Le caillou l’a frappée juste sous l’œil.
Il y a eu beaucoup de sang. Beaucoup de douleur. Les urgences. Des points de suture. Un hématome. Un traumatisme oculaire. Et cette phrase du médecin, plus tard :
« Il y a peut-être un ulcère à l’œil. Il faudra surveiller. »
Ce n’était pas un enfant “méchant”.
C’était un enfant sans cadre.
Quand l’amour devient insécurisé
Cette scène m’a profondément marquée.
Parce qu’elle m’a rappelé autre chose. Quelque chose de plus ancien.
Pendant des années, j’ai dit à ma belle-mère que son fils — mon mari — avait besoin qu’on lui pose des limites. Même adulte.
Je lui disais :
« Une mère ne doit pas toujours aller dans le sens de son fils. Une mère doit guider son fils. Il ne cessera pas de vous aimer si vous lui dites non. Bien au contraire. »
Et ce soir-là, face à mon amie, j’ai ressenti exactement la même chose.
Ce n’était pas du laxisme.
C’était de la peur.
Car quand un parent a peur de perdre l’amour de son enfant, il confond souvent deux choses :
aimer,
et ne jamais frustrer.
Or, un enfant n’a pas besoin que l’on aille toujours dans son sens.
Il a besoin de sentir que l’adulte tient la barre.
C’est là qu’une phrase essentielle prend tout son sens :
Le narcissisme pathologique ne naît pas d’un excès d’amour.
Il naît d’un amour insécurisé.
Un amour insécurisé est un amour qui doute de lui-même.
Un amour qui tremble à l’idée de déplaire.
Un amour qui n’ose pas dire non.
Fermeté parentale et narcissisme à l’âge adulte

Soyons clairs : tous les enfants élevés sans cadre ne deviennent pas narcissiques.
Mais certaines configurations éducatives augmentent fortement le risque.
On retrouve souvent, chez les adultes narcissiques :
une mère anxieuse ou fusionnelle,
une peur de l’abandon omniprésente,
des limites floues ou inexistantes,
un enfant placé au centre de l’équilibre émotionnel du parent.
L’enfant n’apprend alors pas à :
tolérer la frustration,
reconnaître l’autre comme séparé,
accepter le non,
intégrer la loi du réel.
Pour se protéger, il peut construire une illusion de toute-puissance, une intolérance à la contradiction, une vision du monde où l’autre doit s’adapter à lui.
D’où cette vérité dérangeante, mais fondamentale :
Les narcissiques ne sont pas “créés” par trop d’amour.
Ils sont souvent façonnés par un amour qui n’a pas osé être structurant.Les narcissiques ne sont pas “créés” par trop d’amour.
Cette réflexion sur la fermeté parentale et le narcissisme ne vise pas à accuser, apeurer ou faire culpabiliser les parents, mais à éclairer les mécanismes de construction intérieure de l’enfant.
Être parent : le sol et la clôture

Aimer un enfant, ce n’est pas seulement être doux.
C’est aussi être solide.
Être parent, c'est être à la fois le sol et la clôture.
Être parent, c’est être à la fois le sol et la clôture
Le sol, c’est la sécurité affective, la présence, l’accueil.
La clôture, ce sont les limites claires, constantes, non négociables quand il y a danger.
Sans sol, l’enfant se sent abandonné.
Sans clôture, il se sent en insécurité - même s’il ne le montre pas.
Contrairement à une idée très répandue, poser un cadre ne détruit pas le lien.
Il le renforce.
Un enfant peut se fâcher quand on lui dit non.
Il peut pleurer, crier, protester.
Mais intérieurement, il se détend.
Parce qu’il sait que quelqu’un est assez adulte pour le contenir.
Comment poser un cadre clair (sans violence)
Poser un cadre ne signifie pas crier en permanence ni punir excessivement.
Cela signifie :
intervenir immédiatement face à un comportement dangereux,
utiliser une voix ferme et calme,
nommer clairement l’interdit : « On ne jette pas de cailloux. C’est dangereux. »
retirer l’enfant de la situation si nécessaire,
maintenir la limite malgré les pleurs,
réparer ensuite le lien par la parole, sans annuler la règle.
Dire non n’est pas un rejet.
C’est un acte de protection.
En conclusion
Les mères qui ont peur de perdre l’amour de leur enfant aiment profondément.
Mais l’amour, pour être sécurisant, a besoin de structure.
Un enfant n’a pas besoin d’un parent parfait.
Il a besoin d’un parent qui ose être adulte, même au prix d’un moment d’impopularité.
Car l’amour qui construit, qui protège, qui tient dans le temps,
est un amour capable de dire non ;
sans craindre de disparaître en le disant.


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