APPRENDRE LES LANGUES AVEC LA TÉLÉVISION, ou comment mes enfants sont devenus trilingues
- Eugénie Ouerghi

- 3 févr.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 févr.

Comment une intuition, devenue méthode, s’est transformée en révélation
Il y a des idées que l’on porte comme des principes intouchables, presque moraux, jusqu’au jour où la vie réelle vient les fissurer doucement. Avant d’avoir des enfants, j’en avais une très claire : mes enfants ne regarderont jamais la télévision.
Pour moi, la télé était synonyme de passivité, de temps perdu, d’un développement ralenti. J’y croyais profondément.
Je me souviens très bien d’un épisode précis. J’étais allée dormir chez une amie devenue maman très jeune. Sa fille devait avoir environ deux ans. Le dimanche matin, l’enfant s’est levée très tôt. Sa mère, épuisée, a allumé la télévision - des dessins animés français qui tournaient en boucle - et s’est recouchée pour dormir un peu plus.
À l’époque, intérieurement, j’ai jugé. Je me suis dit que ce n’est pas bien. Je me suis promis que moi, je ne ferais jamais ça.
Puis je suis devenue mère.
Et j’ai découvert une vérité universelle : avant d’avoir des enfants, on a des principes ; après, on a des réalités.
Être constamment disponible, jouer, stimuler, être présente à chaque instant tout en gérant la maison, le travail, la fatigue… c’est humainement très exigeant. Et un jour, quand mon fils aîné a eu 11 mois, la télévision est entrée dans notre vie... sans prévenir.
“Coco”
À 11 mois, mon fils a découvert les Teletubbies. Il adorait. Il appelait ça “Coco”. Il dansait, riait, réclamait “Coco” avec enthousiasme.
Et moi, j’ai découvert quelque chose de très concret : pendant qu’il regardait “Coco”, je pouvais faire la vaisselle, ranger, respirer, travailler un peu.
La télévision, que je voyais comme un ennemi, devenait ponctuellement un allié.
Mais presque immédiatement, une autre pensée s’est imposée à moi :
D’accord pour la télé… mais pas en français.
Pourquoi ce refus catégorique du français
Ce refus n’est pas venu de nulle part. Il est profondément lié à mon histoire personnelle avec les langues.
À 16 ans, je suis partie six mois aux États-Unis, à Los Angeles, pour apprendre l’anglais. À mon retour, je parlais bien anglais : je comprenais, je pouvais communiquer, j’étais autonome. Mais avec le recul, je peux le dire très clairement : mon anglais était encore fragile.
Fragile non pas parce qu’il était mauvais, mais parce qu’il n’était pas encore solidement ancré. Autour de moi, j’avais vu trop d’exemples : des amis partis un an à l’étranger, revenus bilingues… puis, deux ou trois ans plus tard, quasiment incapables de parler la langue. Pas par manque d’intelligence, mais par manque de pratique.
On oublie vite ce qu'on ne pratique pas. Peut-être pas le vélo... mais les langues, oui.
L'obsession de la télévision en anglais
Avant même de rentrer en Suisse, j’ai acheté des cassettes VHS. Une dizaine.
Une fois rentrée, je me suis acheté un magnétoscope.
Je regardais aussi la télévision avec le bicanal. Plus tard sont arrivés les DVD.
Dès mon retour des États-Unis, c’est devenu presque obsessionnel : je ne voulais plus entendre le français à la télévision.
Je regardais les dix saisons de F.R.I.E.N.D.S en boucle, ainsi que The Bold and the Beautiful, dont l’anglais était clair, articulé, lent, et l'accent m'était familier puisque ce soap-opéra était tourné à Los Angeles.
Grâce à cette immersion quotidienne, quelque chose d’essentiel s’est produit :
mon anglais ne s’est pas seulement maintenu, il s’est amélioré d’année en année.
La fluidité, le vocabulaire, les tournures, les expressions, tout en anglais devenait plus naturel, au point que je me mettais à rêver en anglais, et à traduire dans ma tête (un peu comme un toc), les phrases que j'entendais dans la vie de tous les jours, de français à anglais (oui, dans ce sens-là).
Attention au piège des sous-titres
Il m'arrivait de mettre les sous-titres, mais uniquement en anglais. Ainsi, j'apprenais aussi comment s'écrivaient certains mots.
Un point crucial, souvent mal compris :
des sous-titres dans la langue maternelle empêchent l’apprentissage.
Si le cerveau peut comprendre via la langue maternelle, il ignore la langue étrangère.
Les sous-titres en français bloquent l’apprentissage. Le cerveau se raccroche toujours à ce qui est le plus facile.
Deux options efficaces seulement :
audio en langue étrangère, sans sous-titres
audio en langue étrangère, avec sous-titres également en langue étrangère
Le jour où mon cerveau ne savait plus quelle langue il écoutait

Un jour, en regardant The Bold and the Beautiful, j’ai paniqué :
« Oh non, j’ai oublié de mettre le bicanal, je suis en train de regarder en français ! »
J’ai attrapé la télécommande… et j’ai réalisé que non. C’était déjà en anglais.
Mon cerveau ne savait plus dans quelle langue il écoutait.
Ce jour-là, j’ai compris que j’étais réellement bilingue. Pas “bonne en anglais”. Pas “à l’aise”. Bilingue.
Et surtout, j’ai compris que la télévision pouvait être un outil d’apprentissage extraordinairement puissant.
Appliquer cette intuition à mes enfants
Alors, quand mon fils de 11 mois a voulu regarder la télévision, j’ai fait ce choix clair :
ce serait uniquement en anglais.
Teletubbies en anglais.
Chaînes comme CBeebies ou Disney Junior.
Sur ma télé, j’ai même réglé la langue principale sur l’anglais pour éviter de devoir changer constamment.
Pour mes enfants, c’est devenu normal :
À la maison, nous parlions français.
Mais la télé, elle, parlait anglais.
À ce stade-là, je pensais simplement leur donner une oreille ; un avantage pour plus tard.
Je n’imaginais absolument pas ce qui allait suivre.
Pourquoi l'idéal est de commencer tôt
Un jour, des amis sont venus avec leur fils de 4 ans.
Dès que la télé a parlé anglais, il a protesté :
« Je ne comprends rien, je veux en français ! »
Et tout s’est éclairé.
Si l’enfant a d’abord connu la télévision dans sa langue maternelle,
le changement est vécu comme une perte.
S’il commence tôt, c’est juste la norme.
Pour les parents qui découvrent cette méthode plus tard,
il existe une astuce simple :
expliquer que la télé a un “problème de réglage”
et que le français ne fonctionne plus toujours.
L’enfant s’adapte. Toujours.
Et pour apprendre les langues avec la télévision,
il faut malgré tout poser un cadre clair,
avec un minimum de constance et de cohérence.
« India » la petite anglaise
Quand nous sommes arrivés en Espagne, mes deux premiers enfants avaient six ans et quatre ans. Très vite, dans un parc, ils ont rencontré une petite fille anglaise qui s’appelait « India ». Elle ne parlait pas français. Elle parlait anglais.
Et là, pour moi, tout a basculé.
Mes enfants ont commencé à jouer avec elle… en anglais.
Pas un anglais hésitant. Pas scolaire. Un anglais fluide, naturel, avec un accent magnifique. Ils comprenaient tout ce qu’elle disait et répondaient spontanément.
C’est à ce moment-là que j’ai compris quelque chose de fondamental :
Ils ne faisaient pas qu’entendre l’anglais depuis des années.
Ils l’avaient intégré.
Ils n’avaient jamais parlé anglais avec moi parce qu’ils savaient que je parlais français. Mais dès qu’ils ont eu une vraie raison de l’utiliser, la langue est sortie toute seule.
Cette petite fille, India, a été la révélation. La preuve vivante que la télévision, depuis l’âge de 11 mois, avait fait bien plus que “les aider” : elle les avait rendus bilingues.
Rebelote pour l'espagnol
Après cette révélation, une autre chose s’est mise en place très naturellement. Vivant en Espagne, mes enfants ont commencé à regarder la télévision en espagnol, avant même d’avoir des amis espagnols.
Même mécanisme. Même logique.
Images + sons + répétition.
Ils ont commencé à comprendre l’espagnol grâce à la télévision, avant même de le parler dehors. La langue s’installait tranquillement, sans effort conscient, exactement comme l’anglais l’avait fait auparavant.
Le trilinguisme en action

Puis sont arrivées ces scènes absolument bluffantes.
Comme lorsque mes enfants ont un jour joué avec un groupe de copains où certains ne parlaient qu'anglais, et d'autre qu'espagnol.
Et mes enfants faisaient le lien.
Ils étaient les traducteurs du groupe.
Ils allaient vers les copains anglais :
Ok, listen. What we're gonna do now is : we're all going to have a race together, and the first one who touches the red slide, wins!
Puis vers les copains espagnols :
Entonces, vamos a hacer una carrera y el primero que toque el tobogán, gana!
Puis entre les deux et vers moi, en français.
Puis de nouveau en anglais. Puis en espagnol.
Trois langues. Trois accents justes.
Aucun temps d’adaptation. Aucun effort visible. Un cerveau qui switchait d’une langue à l’autre en une fraction de seconde.
À ce moment-là, impressionnée et si fière, je me suis dit :
« merci la télé 😅🙏 »
Apprendre les langues avec la télévision : ce que la science explique aujourd’hui
Les neurosciences confirment exactement ce que j’ai observé sur le terrain :
le cerveau apprend une langue par association image + son,
l’exposition précoce augmente la plasticité cérébrale,
le passage d’une langue à l’autre devient automatique,
les accents s’intègrent naturellement quand l’oreille est exposée tôt.
À l’école, on apprend par traduction.
Dans la vie, le cerveau apprend par immersion.
La télévision, utilisée consciemment, reproduit ce mécanisme biologique fondamental.
De plus, les neurosciences montrent que le cerveau apprend une langue bien plus efficacement lorsqu’il prend plaisir - car l’émotion positive, la curiosité et l’attention soutenue activent les circuits de la mémoire - que lorsqu’il est contraint, passif ou ennuyé, comme c’est souvent le cas dans un apprentissage purement scolaire.
Dédiabolisons enfin la télévision
Oui, mettre un enfant des heures devant la télévision dans sa langue maternelle, sans cadre, peut être appauvrissant.
Oui, jouer, sortir, créer, manipuler est essentiel.
Mais ce n’est pas la télévision le problème.
C’est l’intention.
Mettre régulièrement un enfant devant la télévision dans une langue qui n’est pas la sienne, c’est lui offrir une arme pour l’avenir.
Une arme douce, précieuse : la langue.
Une langue, c’est une clé.
Deux langues, c’est une arme.
Trois langues, c’est un trésor.
Moi qui disais, avant d’être mère, que mes enfants ne regarderaient jamais la télé…
Aujourd’hui, je suis très reconnaissante envers cet outil.
Grâce à la télévision en anglais puis en espagnol, mes enfants portent en eux un trésor qui les accompagnera toute leur vie.



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